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Textes 2/2

Anne-Loup
UNE ARTISTE EN EXPANSION

Andoche Praudel, céramiste.

« Pourquoi sommes-nous ici ?

Mais qu'est-ce qu’ici ?

Et n’est-ce pas un peu notre faute

si nous n’en faisons pas un perpétuel ailleurs ? »

Gustave Roud (Air de la solitude)

 

 

 

J’ai toujours pensé que le propre de la céramique était le récipient. C’est parce qu’elle a un intérieur et un extérieur que l’œuvre de terre a sa place propre, entre la peinture et la sculpture.

Alors, au premier regard, j’ai pu croire que les installations d’Anne-Chantal Pitteloud, murales comme au sol, ressortaient simplement de ce qui est, finalement, l’histoire moderne de la céramique occidentale, en deux dimensions et liée structurellement à l’architecture. Voyant davantage d’œuvres, cependant, je comprends que l’inquiétude la prend de savoir ce qu’elle manie et que, formant des carrioles, des viscères ou que sais-je ?, elle questionne à la fois l’avers et le revers du tesson — c’est-à-dire que, même pour ses installations, il ne s’agit pas exactement d’accumulation, comme ce fut le cas chez Tony Cragg, ni d’édification, à la façon de Jacques Kaufmann, mais plutôt d’un réemploi des fragments, à la façon dont Egyptiens et Grecs usèrent des ostracon, ces tessons de poteries sur lesquels on écrivait (gravait) des pense-bêtes, listes des courses, notes préliminaires d’un rapport, messages à la va-vite... Ceci, avec une différence notable : les objets, tournés, estampés ou modelés dont témoignent les fragments, ces objets perdus, ne sont pas faits mais à faire. Fonds de vases, départs de coupes, empreintes de plats, de bols sont autant de diagrammes, de terres et de couleurs différentes, catalogués ici, pour qui voudrait les faire...  Mais, puisqu’elle ne veut pas, comment cette dénégation peut-elle faire sens ? Peut-on être à la fois dedans et dehors ? S’agit-il d’une sorte de boulimie juvénile ? D’une façon de vivre l’héritage ascétique de Marcel Duchamp et qui, à elle seule, devrait garantir le label Art contemporain ?

En vérité, dire que la céramique est ou n’est pas dans l’Art contemporain est dans les deux cas une tautologie. (Se demande-t-on si c’est le cas pour le bronze ?...) Il est vrai que, jusqu’à une date récente — peut-être 1959, lorsque Isamu Noguchi et Kazuo Yagi exposent leurs premiers « Objets » au Musée Cernuschi —, la céramique avait en Occident l’image d’un médium secondaire. Et pourtant, cela n’empêchait pas Fontana ou Fautrier d’en faire, à l’occasion, leur sujet...

 Il est vrai qu’aujourd’hui, (en France plus qu’en Suisse), une politique de l’enseignement des Beaux-arts prêche par l’absurde qu’un artiste ne doit pas se préoccuper de la mise en œuvre des matériaux et qu’il y a pour cela des techniciens. Or, il semble acquis, au contraire, pour la plupart des artistes, que la première question à poser est celle de la vérité du médium choisi. Et, à l’heure où les designers font tout pour garder la main (la mainmise sur la production céramique, par exemple !), l’artiste a tout intérêt à explorer le langage de son matériau — n’a pas d’autre intérêt premier que de s’y risquer.

 

Anne-Chantal Pitteloud se présente comme « artiste nomade ». De lieu en lieu, elle va, vogue, vole — s’échappe. (Ô douleur !)

Elle roule, semant sur son passage... car la céramique, c’est encore cela, un va-et-vient de la terre entre l’eau, l’air et le feu. (C’est un monde.)

Charade. Soit, donc, en premier lieu le récipient (entier). Mon second est un matériau, la céramique (brisée, car sa fragilité est consubstantielle). Comment la jeune femme va-t-elle obtenir mon troisième ? Comment va-t-elle faire parler son projet artistique ?

Tout d’abord, ses objets, rebelles à l’usage quotidien, on l’a compris, sont des objets de rêve. Elle ne sait peut-être pas que la langue japonaise a conservé le vocable français d’Objets pour de telles œuvres (sur le modèle de l’objet-surréaliste, pris comme syntagme figé). Au Japon, on avait commencé par les nommer « Après », voulant dire « d’après-guerre », jusqu’à ce qu’un critique, parlant des œuvres de K. Yagi et de ses amis, trouve qu’Objet sonnait mieux. En français, on parle depuis longtemps d’objets d’art et, ce faisant, on nomme la production des Arts appliqués en la distinguant définitivement des Beaux-arts... Voulant faire œuvre d’artiste (il n’y a que l’intention qui compte !), on ne saurait donc parler d’objets au sens habituel... La situation de la céramique au Japon peut encore nous éclairer. Récemment, un autre critique y proposait de désigner ce genre de travail — abstrait —, par le vocable, emprunté à l’anglais cette fois-ci, de clay-work. Comme si quelque chose de nouveau, d’inconnu était en train de s’inventer en céramique !

Le Japon, doté d’une histoire de la céramique vieille de plus de douze mille ans, sans interruption, aujourd’hui, a les mêmes incertitudes que l’Occident, où l’on n’oserait évoquer une quelconque tradition, exceptions faites de la céramique grecque du Ve s. av. J.-C., de la céramique islamique du IXe au XVIe s. et, peut-être de la majolique italienne de la Renaissance tardive. N’est-il pas étonnant que, finalement, le même problème se pose dans deux contextes aussi éloignés ? (N’est-il pas étonnant que ce soit un problème mondial ?) Voyons bien qu’il s’agit de toute autre chose que de la classification des différentes disciplines artistiques — il s’agit d’une prise de conscience : le matériau céramique a désormais une actualité au-delà des us et coutumes. Là-bas, l’arracher aux traditions socio-économiques et, ici, l’imposer comme une tradition dans la création artistique, apparaissent en effet comme la nouvelle urgence à penser.

Comment penser, alors ?... On peut penser en politique et réfléchir sur une nouvelle organisation de l’enseignement. On peut penser en économiste et en sociologue et critiquer les industries du luxe, sinon l’utilitarisme... Ou bien on se fie à l’intuition plutôt qu’à la déduction et l’on pense en artiste (l’intention, ainsi, devient acte).

Anne-Chantal Pitteloud, donc, se jette à l’eau. À la fois patiente et dissipée, rêveuse et passionnée, elle s’invente une poésie que la céramique aide à dire. Sachant que le bon voyageur ne voyage pas seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, après le temps de la prospection, elle se donne derechef le temps du séchage, celui de la cuisson et celui du choix (qu’elle appelle installation). Cette temporalité particulière du médium, l’attente, est en effet la voie royale de la rêverie. Demain est la surprise. Pas à pas, avancer dans le secret du monde, comme si, au lieu de la mort, la Connaissance nous attendait...

Artiste-voyageur, alors, elle prend le casque de l’explorateur et creuse sous ses pieds pour nous raconter une histoire de Carottages, puis relève la tête pour former ses Constellations ; tour à tour cartographe, océanographe, elle va où ça lui chante. Un beau matin, elle raconte la Migration des papillons blancs et un autre soir, elle façonne ses Bols d’air. Lignes d’erres. L’artiste avance dans l’obscurité, mais qu’une œuvre se déploie et, derrière lui, il fait jour.

Et puis ceci : la réitération agit sur la sensibilité. De même que pour le comique de répétition, la série, la reproduction d’un même geste, d’une même forme, au lieu de le lasser, fait du public un être hypersensible. Je regarde Le Voyage, vidéo de 2005 : un bateau, deux bateaux, trois... des dizaines de légers bateaux de porcelaine sont mis à l’eau. On pourrait croire que la quantité épuise l’émotion quand c’est, tout au contraire, un rythme qui s’impose et entraîne le spectateur au ras des flots.

On comprend alors comment la céramiste aborde le dessin et la vidéo : la variation est à la fois musique et poésie. Le geste de la céramique a son prolongement dans le four comme autant de mots qui s’enchaînent et se recouvrent. Et cette polysémie amène l’auteur comme le spectateur à mettre à l’épreuve des rythmes élémentaires, tels par exemple les battements du cœur.

 

Je ne connais pas Anne-Chantal. Je vois seulement son travail, et de loin... Ce que, derrière elle, j’y vois de liberté et de quête poétique n’a pas besoin de mes mots. Pourquoi est-elle venue vers moi ? Que pourrais-je lui conseiller ? On ne travaille que pour soi, dans un pathos qui nous fait dire secrètement que c’est une question de vie et de mort (« une question de vie ou de mort », dit Rilke au Jeune Poète). Je lui fais déjà confiance pour ne rien attendre de la consécration ou de la renommée. Je souhaite que celles-ci, quand elles viendront, n’étanchent pas sa soif et jamais ne l’arrêtent dans son voyage. Oui, encore et encore, qu’elle creuse son cœur !






Anne-Chantal Pitteloud
Trébucher, comme manière de se mouvoir.

Par Jacques Kaufmann, Céramiste

 

Toutes choses sont dites déjà ;

mais comme personne n’écoute,

il faut toujours recommencer.

André Gide

 

« L’esprit élargit son cadre de référence

en « trébuchant » sur de l’inconnu »

Hume, cité par R. Sennett

 

 

Movere, dans son double sens de mouvoir et d’émouvoir, se trouve à la charnière et semble articuler en une fonction unique (l’"é-motion," ou le "mouvoir/émouvoir") le mouvement et l’affect, le physique et le psychologique, le réel et la fiction.

 

Se mouvoir semble être central dans la démarche d’Anne-Chantal Pitteloud. Elle marche en montagne. Elle marche avec une attention à l’instant, au corps. Elle cherche peut-être dans l’effort la récompense du lâcher prise de l’esprit. Son énergie s’investit dans le travail comme dans la marche, jusqu’à s’épuiser. Elle affirme un désir de marges. Entre pile ou face, elle choisit la tranche, le temps d’avant la stabilité.

Dans le travail, "quelle place octroyer à ce que va pouvoir me dire la matière ?", s’interroge Anne-Chantal Pitteloud, dans une position non dominante vis-à-vis du matériau. L’expérimentation, la manipulation, l’implication physique, lui permettent de chercher jusqu’à ce que l’épuisement du désir, du plaisir, imposent le terme de l’étape en cours. Mais chercher quoi ? Il s’agit pour elle de chercher la valeur du « presque rien », dans une contrainte et une quête de limites et d’infime, car c’est ici que réside l’espace d’une transformation possible.

Comme Mr Jourdain avec la prose, Anne-Chantal Pitteloud fait du wabi sabi. Sans le savoir. Dans sa pratique, elle est consciente que la valeur réside dans l’intimité des choses, dans la matière et dans les gestes, auxquels elle aura été attentive. Des rejets, de la dégradation, de la déclinaison, émane une saveur unique. Nécessairement présente à l’instant, son observation dans le travail « s’aimante », dans une envie de partager, parce que cela l’a d’abord touchée. Movere.

 

Anne-Chantal Pitteloud manifeste son intérêt pour les processus incluant du temps auquel se joint une question simple, ouverte en elle comme une hypothèse de relation au monde, qui permet de commencer le chemin vers la transformation : « et si…. ». Dans une forme proche de l’enfance, le jeu, les permutations l’autorisent à ne pas définir un sens obligé au travail, en aucun cas posé comme un à priori. Elle ne se sent pas redevable d’une fidélité à un but connu d’avance. Laisser ouvert le chemin, dans une manière d’accueillir l’imprévu.

Observer les phénomènes, faire sans réfléchir, nourrir le fortuit, oublier le savoir, s’ouvrir à l’expérimentation, tout cela implique l’atelier comme le lieu d’assouvissement du besoin de faire. Inévitablement, dans cette démarche, la répétition est valorisée. C’est par de petits formats, à l’échelle de la main, que se traduisent dans le travail son rapport au corps : peau, mues, épluchures, organes. La répétition s’organise en accumulations. À partir d’une intuition, comment développer les variations ? Comment mettre en place un processus qui élargisse plutôt que d’enfermer l’espace de jeu ? Par une « répétition non répétitive », qui prend conscience de l’unicité des instants, le pari que du nouveau émergera du semblable, dans l’attention.

Au centre de l’attention réside l’accueil de l’accident et de tout ce qui pourrait échapper lorsqu’on n’y prend garde, l’infime en mouvement. Mais alors, comment s’opèrent les choix ? Un critère de sélection est posé : rejeter l’intention trop visible, le geste trop clair. Le visible, le sens, ne seraient acceptables qu’avec un voile pour Anne-Chantal Pitteloud, qui veut laisser au regardeur le soin de trouver sa porte d’entrée, sa lecture, dans un art qui n’éprouve le besoin d’être ni explicatif, ni narratif ou explicite.

 

Il y a dans ce travail une quête, une méditation active, un rituel assumé. Comme dans tout rituel, elle sait que ce qu’elle cherche comporte une double entrée : habitude rassurante d’une part, ou, d’autre part, activation dans la répétition même, du potentiel de révéler un espace non encore éclairé. Peut-être parce que les grands rituels unificateurs de l’humanité sont en perte de vitesse en Occident, car leur sens n’a pas été renouvelé au sein des besoins individuels et quotidiens, peut-être parce que chacun doit devenir conscient de la responsabilité de ses gestes ? L’enseignement que semble tirer ACP de l’inventaire et de la répétition rituelle de ses gestes est un moyen de se mouvoir, de se nourrir, de s’affirmer comme être sensible et à l’affût, c’est-à-dire vivant. De comprendre.

 

Dans son geste d’artiste, Anne-Chantal Pitteloud a parfois peur, peur de perdre la fraîcheur, de figer ce qui, par la seule réflexion ou l’habitude, la ferait vivre en toute connaissance de cause.

Elle est à l’affût des petits chemins, dans un monde d’autoroutes. 

Movere, mais à sa manière.


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